CYCLE JEAN-MONNET

L'Europe en questions

Deuxième semestre 1992

Les grandes villes européennes

Dresde à la recherche de la splendeur perdue par Cécile Leclercq

(Étudiante de la MST Études européennes)

Publié in Eurofil n° 4, 1992

Un scientifique allemand, père de l'archéologie moderne, Johann Joachim Winckelmann, écrivit au 18ème siècle : "Celui qui n'a pas vu Dresde n'a rien vu de beau". Quant au poète et philosophe allemand Herder, il avait surnommé cette ville "la Florence allemande". Je ne sais s'ils avaient tous deux raison, mais il est vrai que la ville de Dresde surprendra agréablement tout visiteur occidental que son chemin aura mené jusqu'à elle.

Avant mon arrivée à Dresde, cette ville de l'ex-RDA, je me la représentais, moi qui m'étais facilement laissée influencer par les médias, fortement marquée par 40 années de régime communiste : immenses immeubles sans style, rectangles posés le long des avenues... une ville grise et polluée.

Avait-elle, malgré tout, conservé sa lumière, quelques traces de sa magnificence passée ? Capitale de la Saxe, située dans l'axe Prague- Berlin, Dresde a connu un passé glorieux, tout comme les deux capitales voisines. Dresde avait été l'un des foyers de l'histoire et de la culture allemandes et européennes. Deux ans après la réunification, commençait-elle à être transformée par le monde de l'argent ?

 

Dresde, passé, présent

Sur les rives de l'Elbe, la capitale de la Saxe s'étend majestueuse, et les clochetons des imposantes églises de style baroque surplombent la ville. Car ce qui caractérise la capitale saxonne et qui la différencie d'autres villes de l'Allemagne de l'Est, c'est la multitude des bâtiments à l'architecture baroque - opéra, églises et autres édifices - qui ont échappé aux bombes de 1945.

Lorsque l'on se promène le long de ses rues, Dresde nous livre quatre visages - marqués aux empreintes de quatre époque : l'époque baroque, l'époque "1945", l'époque socialiste et l'époque "après-réunification".

Des nombreux bombardements de la Seconde Guerre Mondiale, Dresde a gardé des témoignages : l'exemple le plus connu et le plus saisissant est celui de la Frauenkirche - cette église devenue célèbre (que l'on rencontre dans tous les manuels d'allemand), qui fut détruite en majeure partie et dont les ruines n'ont pas été déblayées. Devant elle, la statue de Luther, restée debout malgré les destructions. Le musée présente aussi une collection de documents photographiques relatifs à cette époque tragique.

L'époque socialiste a fortement imprégné la ville : les longues avenues rectilignes s'étirent indéfiniment, flanquées de part et d'autre de grands blocs d'immeubles à l'aspect glacial. La place de la gare est, elle aussi, sans âme, vaste esplanade se refermant sur de grands immeubles qui signalent le début de la zone piétonne, les quartiers dortoirs où se dressent les appartements grisâtres des années 50.

Toutefois, un esprit nouveau souffle dans cette ville qui a souffert de la folie des hommes : on reconstruit. Un peu partout, on entreprend de remettre les choses à neuf. Dresde est devenue un immense chantier. Ici on embellit un immeuble, là on sable une façade, ailleurs on rénove une ancienne villa, on installe des échafaudages, on creuse, on ouvre les trottoirs... Dresde, convalescente, s'apprête pour un nouveau départ. Déjà, de nombreuses chaînes occidentales ont installé des filiales ; des hôtels de luxe sont apparus dans les quartiers les plus agréables. Les grandes firmes, telles Siemens, Coca-Cola, Mac Donald, BMW, Karstadt, Douglas..., ont étendu leurs tentacules et se sont emparées des endroits stratégiques de la ville.

Et, comble de la dérision, il n'est pas rare de voir flotter avec insolence le drapeau d'une riche compagnie sur le toit d'une usine désaffectée, aux vitres brisées, aux pans de murs à demi-éboulés, de voir un bâtiment en rénovation portant déjà le logo ou le blason de la firme ouest-allemande nouvellement propriétaire des locaux. Autant de symboles de la toute-puissance de l'Ouest, du monde capitaliste, avide de marchés nouveaux à conquérir. Eux qui avaient si longtemps hésité à investir en RDA ne semblent pas le regretter : déjà les grands groupes automobiles ont profité de cette soif de la consommation des Allemands de l'Est : le parc automobile est presque totalement renouvelé. A l'Université technique de Dresde, les petites annonces tapissant les murs proposent la vente des Trabants à des prix dérisoires. Le rêve de ces étudiants est de pouvoir enfin acheter une belle voiture occidentale, toute rutilante et performante. Dans la ville, d'ailleurs, les grosses cylindrées des hommes d'affaires de Munich, de Stuttgart excitent leur envie.

 

Le désarroi d'une population

Pourtant, parmi les jeunes, tous ne partagent pas cette admiration pour le monde capitaliste : ils ne reconnaissent plus leur pays, maintenant envahi d'affiches publicitaires qui, pour eux, enlaidissent encore la ville.

Beaucoup d'Allemands se sentent perdus : au début éblouis par le monde de l'abondance, ils ont bien vite déchanté. De plus cette main-mise des grosses et puissantes firmes de l'Ouest a de quoi les humilier, tout comme l'attitude de ces Allemands de l'Ouest - jeunes et moins jeunes - qui trahit l'arrogance et le mépris pour ceux qu'ils considèrent comme des citoyens de "seconde zone".
L'ouverture du mur, puis la réunification, ont été une brutale entrée en matière au monde capitaliste - à un capitalisme ici plus pur et plus dur qu'ailleurs. Certes, la jeune génération saura s'adapter assez vite à cette société de consommation, ainsi peut-être que la génération qui a connu l'Allemagne unie d'avant 45, et qui a conscience de ne faire qu'un seul et même peuple. Mais combien plus difficile s'annonce, pour la génération des 30-50 ans, le passage d'une vie réglée par l'État à une vie où le pouvoir de l'argent est le plus fort et où il faut se débrouiller seul.
Le soutien, la prise en main de l'Est par l'Ouest est nécessaire pour assainir la situation économique, politique et sociale, mais il serait peu souhaitable que cette Allemagne de l'Ouest s'emploie à dénigrer, à défaire systématiquement tout ce qui a fait la société communiste est-allemande, à gommer toutes les différences - qui d'ailleurs ne s'effaceront sans doute pas aussi vite. Elle ne devrait pas se montrer si impavide, si pressée : 40 années de communisme ne peuvent disparaître en quelques années.

Pendant cette phase de transition, les Allemands de l'Est doivent se redéfinir, trouver de nouvelles marques, se forger une base solide grâce à laquelle ils pourront repartir ; une réunification bâclée, faite sous la pression pourrait avoir des conséquences néfastes.

L'atmosphère actuelle est déconcertante : l'économie de marché est apparue, on trouve de tout, et pourtant l'esprit "Est" flotte encore : quelques petites épiceries, rescapées de la mise en vente par la Treuhand - pour combien de temps encore ? - survivent ; des soldats de l'ancienne armée soviétique circulent toujours sur les grandes artères de la ville, les trabis et les bus de l'ancienne époque rejettent cette fumée noir-bleuté si caractéristique qui empeste l'air; quelques tramways continuent de sillonner la ville.

Toute cette société, je l'ai retrouvée, sur le chemin de retour, en quelque sorte résumée, à la gare d'Erfurt. Par la vitre du compartiment, je regardais le quai de la gare. Sur un banc adossé à un mur, se trouvaient réunies quatre personnes, synthèse vivante de cette société en décomposition et pourtant prête à renaître.

A l'extrême gauche du banc était assis un homme jeune, qui regardait, sans les voir, les gens et les trains qui passaient ; son regard vide se fixait, de temps à autre, sur je ne sais quoi tandis qu'il fumait et buvait de la bière. A l'extrême droite se tenait une jeune fille blonde, qui laissait errer son regard : elle portait des escarpins blancs et serrait dans l'une de ses mains un sac en plastique provenant de chez C&A - symbole du monde capitaliste. Quelques courtes minutes plus tard sont venus s'asseoir une mère assez âgée et son fils d'environ 30 à 40 ans : tous deux, très chargés, semblaient sortis d'un asile de fous. La mère portait une épaisse veste grise et un bonnet rouge. Elle ressemblait à ces ménagères russes que l'on voit faire la queue. Elle se parlait à elle-même en regardant pourtant vers la jeune fille, qui détournait la tête. Le fils, à la stature corpulente, avait un comportement étrange : il se balançait d'avant en arrière en regardant ses mains, animées par intermittence de mouvements convulsifs.

Ces quatre personnages, symboles d'une société perturbée, sans repères, doivent désormais s'efforcer de surmonter cette difficile période de transition. La jeune fille semble entrer facilement dans la société de consommation. L'homme jeune s'adaptera sans doute, grâce à sa jeunesse, si la déchéance ne l'a pas bientôt rattrapé. Quant à la dame âgée avec son fils handicapé, elle représente une société qui s'éteint.

 

 

 

 

La Catalogne et Barcelone : les Européennes par Belarmina Ordonez

(Étudiante de la MST Développement économique régional et commerce international)

Publié in Eurofil n° 4, 1992

La mondialisation des échanges, le grand marché européen ont bouleversé la vie des métropoles et des régions. Il leur faut penser internationalement. La Catalogne et Barcelone s'y emploient.

Être une ville ou une région internationales ne s'improvise pas, bien au contraire, et une coopération au sein du pays, de la région ou tout simplement de la ville est primordiale. L'ambition de cette région a fait ses preuves. Acteurs et agents se sont mobilisés.

"Barcelone, locomotive de la Catalogne", tel pourrait être son slogan : voilà pourquoi j'ai choisi de ne pas dissocier la ville de sa région. Barcelone fait preuve d'un formidable dynamisme économique et culturel, que renforce la double perspective du marché européen et des Jeux Olympiques. L'enjeu est considérable pour Barcelone et pour la Catalogne. De quoi faire réfléchir Madrid, qui désormais, se trouve face à une rivale. Car Barcelone a pris le chemin de l'Europe sans faire escale à Madrid.

 

Un melting pot de transnationales

Barcelone, ville méditerranéenne, capitale de la Catalogne, a contribué à forger une histoire, une langue et une culture propres. Métropole, elle a toujours été un carrefour de culture et est, aujourd'hui, un important centre économique et financier. Son développement industriel accéléré et son intense évolution dans le secteur des services en ont fait l'un des moteurs industriels de l'Europe.

Aujourd'hui, Barcelone se couvre d'innombrables chantiers. La ville se "dope" pour être prête au jour J. Au point que ses habitants l'ont ironiquement rebaptisée "Barcelobres" (obres signifiant "grands travaux" en catalan). De l'aéroport, confié à l'architecte Ricardo Bofill, à la construction de nouvelles lignes de métro, en passant par la refonte du réseau urbain d'électricité, de téléphone, partout s'élève un immense tourbillon de poussière.

Les Pyrénées semblent avoir disparu, les barrières physiques sont anéanties. La Catalogne est devenue internationale : Volkswagen, Nissan, Sony, Saint-Gobain, Coca-Cola, Montedison, Carrefour, SKF, Thomson... Avec les investissements étrangers, 590 milliards de pesetas en 1990, la Catalogne "touche le jackpot". Son véritable objectif est d'entrer dans l'Europe du 21ème siècle.

 

Ville olympique

Les Jeux olympiques, et les travaux d'infra-structure qu'ils imposent, maintiennent à un bon rythme l'activité économique de la Catalogne, l'affluence des investissements étrangers, la création d'emplois ...

Les JO feront de Barcelone la capitale mondiale du sport et, pendant quelques mois, la capitale de l'Espagne. La ville catalane va faire valoir au monde entier son rang international, déjà acquis lors des Expositions universelles de 1888 et 1929. Ils sont l'occasion de présenter la ville aux visiteurs et aux spectateurs du monde entier par le biais des moyens de télécommunication d'aujourd'hui, qui n'existaient pas en 1988 et en 1929. N'oublions pas qu'à l'été 1992, quand s'éteindra la flamme olympique, les infrastructures issues des Jeux Olympiques resteront. Barcelone aspire à exercer un leadership en Europe.

Le processus de décentralisation mis en place en 1978, l'Espagne des Autonomies, a fait perdre à l'État espagnol beaucoup de son pouvoir face à la CEE. La Catalogne apparaît aujourd'hui plus européenne qu'espagnole. Barcelone et la Catalogne - longtemps brimées en Espagne à cause de la rivalité avec Madrid, mais aussi en raison de leur régionalisme profond, ont trouvé un moyen de se faire reconnaître internationalement, et donc, par la force des choses, nationalement.

Les Jeux olympiques auront un impact économique considérable, mais c'est aussi et surtout une véritable arme politique que les Catalans détiennent face au pouvoir central. Et oui, car après tout Barcelone est si près de l'Europe et tellement éloignée de Madrid.

Cette fois encore, j'ai été fascinée par la beauté et la puissance de Barcelone - où se déploie le génie de Gaudi tout autant que je l'avais été lors de mon premier séjour. Antonio Gaudi marque sa ville, il lui propose et impose ses formes, qui sont aussi celles d'un modernisme spécifique.

Avec sa nouvelle physionomie urbaine, Barcelone 92 apparaît comme un centre économique, financier et industriel fidèle à son passé pour assurer son avenir. Une ville riche de son histoire - fondée par les Romains - et où se mêlent gothique, baroque et modernisme, Barcelone a su allier passé, présent et futur.

 


LES BLOCS ECONOMIQUES REGIONAUX ET L'INTERDEPENDANCE INTERNATIONALE
Panayotis Soldatos*

 

Nombreux sont ceux qui éprouvent, aujourd'hui, des sentiments de perplexité devant le déroulement simultané de deux processus en apparence antinomiques : la globalisation de l'économie et l'intégration régionale et internationale.

Et pourtant, ces deux processus puisent leurs racines contemporaines en bonne partie dans la même logique : il s' agit de s'adapter aux besoins du mode de production et de trouver une réponse rationnelle et optimale à l'interdépendance économique internationale, avec les deux faces de Janus : l''interdépendance-vulnérabilité et l'interdépendance-opportunité.

1) Si l'on prend, pour preuve, les deux plus importants processus contemporains d'intégration régionale internationale, soit celui des Communautés européennes (CE) et celui de la zone de libre-échange canado-américaine (ZLECA) (avec, bientôt, la participation probable du Mexique), l'on constate le même besoin des Etats-membres d'élargir leurs marchés nationaux et d'agrandir leur réservoir de facteurs de production, le tout dans une économie internationale où la globalisation du processus de production et de ses flux, couplée à celle des communications et à la transnationalisation des acteurs, intensifie la concurrence sur un fond de tissu d'interdépendance internationale complexe.

Certes, le dessein communautaire est plus multi-dimensionnel que celui de la zone de libre-échange canado-américaine, ses finalités politiques, de sécurité et culturelles étant toujours présentes, même si certains voudraient les oublier ... Il n'en demeure pas moins que, même en Europe, c'est l'utilitaire, voire l'économique qui secrète le consensus de dernière minute pour l'approfondissement de l'intégration communautaire, qu'il s'agisse de l'achèvement du marché intérieur ou de l'Acte unique européen, avec ses dispositions de renforcement institutionnel-décisionnel des CE.

2) Cela dit, des éléments de logique intégrative commune ou convergante ne sufffisent pas toujours pour conduire à une identité d'approche.

· La ZLECA se situe aux premières phases du continuum intégratif : zone de libre-échange pour l'essentiel, et sans périmètre d'union douanière, elle frôle, néanmoins, la sphère d'un marché commun en libéralisant, au-delà d'un certain seuil, les investissements, en créant un marché commun de l'énergie et en interdisant de futures restrictions à la libre circulation des services.

Aussi, sans politiques socio-économiques communes d'accompagnement, correctives des asymétries des partenaires, ni institution réellement communes (on y trouve, notamment, une commission paritaire et à caractère politico-administratif, un secrétariat binational et des groupes d'experts qui rappellent le GATT), la ZLECA reflète-t-elle surtout la philosophie américaine du free trade et du fair trade. Pour ce qui est des asymétries macro-économiques et micro-économiques des partenaires, la "main invisible" des flux, des transactions s'en chargerait ! Quant au règlement des différends, l'essentiel repose sur des mécanismes traditionnels d'arbitrage et de médiation selon une philosophie ultime de réciprocité.

· C'est le contraire qui se produit dans les CE, avec des institutions suprationales et des politiques d'accompagnement de la libération des flux, celles du Traité de Rome, celles de l'Acte unique européen, celles à venir, peut-être, avec l' UEM et l'union européenne.

3) Finalement, sur le plan des stratégies(1), le ZLECA s'insrit dans l'approche "gradualiste" des Etats-Unis, qui espèrent réussir, par une série d'accords de libre-échange bilatéraux (déjà conclus avec l'Etat d'Israël et le Canada, envisagés avec le Mexique et d'autres pays, notamment de l'Amérique latine, voire du bloc hémisphérique), à accroître la pression sur le GATT, y trouvant le modèle et le tremplin pour une libéralisation multilatérale globale des échanges. Aussi le bloc régional nord-américain, ou plus tard continental, est-il vu comme une étape et une phase d'attente active dans ce processus de libéralisation globale.

4) Que les principaux partenaires commerciaux des Etats-Unis, et surtout les CE, dont la stratégie intégrative est autant de libéralisation que d'inté-gration européenne plus vaste et plus approfondie, soient conscients de ces différences euratlantiques de contenu, d'approche et de stratégie intégratifs dans la dialectique "intégration régionale-économie globale".

 

Pour le développement de cette problématique, voir : Panayotis Soldatos, Le système institutionnel et politique des Communautés européennes dans un monde en mutation, Bruylant, Bruxelles, 1989, et l'ouvrage collectif auquel il a contribué Le marché canado-américain et les Communautés européennes : deux espaces en profonde mutation, Université de Lyon II, Lyon, 1990.