L'EUROPE DU LIVRE DANS LA CRISE

Georges Stern*

 

Ralentissement des ventes, cessations d'activité et concentrations font partie depuis plusieurs années du paysage économique mondial.

 

De son côté, I'Europe avance moins rapidement que prévu sur la voie de l'harmonisation. Dans ce contexte morose, I'édition française et ses rivales européennes font de leur mieux pour s'adapter.

 

13 milliards 300 millions de francs, tel est le chiffre d'affaires de l'édition française (ventes de livres et cessions de droits) pour 1991 (1). Si important soit-il, son montant incite à la modestie lorsqu'on le compare aux 23 milliards de francs que pèse le seul groupe Elsevier-Reed né de la fusion récente de deux grands de l'édition scientifique, le britannique Reed et le néerlandais Elsevier.

 

Si les 950 maisons d'édition recensées dans le Guide de l'édition francophone attestent de la vitalité de ce secteur, c'est 2000 éditeurs que l'on trouve inscrits au seul Börsenverein, le syndicat des éditeurs de l'ex- Allemagne de l'Ouest. En Grande-Bretagne, ils sont près de 12.000 à publier au moins un livre par an.

 

Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, qu'on édite presque deux fois plus de titres par an en Allemagne et en Grande-Bretagne qu'en France. L'Espagne est venue plus tard à la démocratie, au développement des idées, et donc des livres, qui en sont la traduction. Cela ne l'empêche pas de publier déjà près de 40.000 titres par an, soit pratiquement le même chiffre que la France (2).

 

Enfin, parmi tous les pays européens, c'est encore en Grande-Bretagne et en Allemagne que l'on trouve le plus de bibliothèques par rapport au nombre d'habitants. La France, qui s'est lancée dans un grand effort d'équipement dans ce domaine, en possède encore 6 fois moins que chacun de ces deux pays.

 

La crise économique a frappé inégalement les éditeurs européens. Ainsi, si l'Espagne, la Grande-Bretagne et l'ltalie en ont connu, de façons diverses, les effets depuis plusieurs années, I'Allemagne semblait jusqu'à cette année résister victorieusement au marasme ambiant. L'unification, dont elle doit supporter le poids considérable, a cependant affecté les possibilités financières des lecteurs. Elle a également apporté dans le giron de la nouvelle Allemagne une quantité de maisons d'édition de l'ex-RDA qui peuvent constituer un gage de diversité pour le futur, mais qui sont, pour le moment, mal adaptées aux critères de gestion et de rentabilité du monde capitaliste.

 

Le cortège de restructurations et de licenciements qui affecte l'édition européenne a particulièrement touché la Grande-Bretagne. Ainsi des maisons prestigieuses comme Faber et Hodder & Stoughton ont-elles dû, récemment, licencier respectivement 10 % et 18 % de leur effectif. Des coupes dans les programmes de publication sont également annoncées (3).

 

L'édition française a longtemps réussi a maintenir son chiffre d'affaires, tout en payant son tribut aux bouleversements du paysage éditorial. Ce n'est qu'en 1991 que les ventes ont connu un fléchissement en volume, le premier depuis 1983. Ce recul substantiel, de 3,7%, risque d'être confirmé lorsque seront connus les résultats de l'année 1992, qui s'annoncent peu favorables.

Les regroupements ont sensiblement modifié l'édition française au cours des dernières années. Si Hachette a absorbé en Espagne les éditions Salvat et l'important éditeur d'encyclopédies Grolier aux Etats-Unis, c'est en France que le Groupe de la Cité a fait porter l'essentiel de son effort. Créé en 1987 par la fusion des activités d'édition de la Générale Occidentale et de CEP Communication, le groupe a acquis, en peu d'années, Nathan, important éditeur de livres scolaires et d'ouvrages pour la jeunesse, ainsi que Larousse, mondialement connu dans le secteur des dictionnaires et des encyclopédies.

 

Actuellement, le paysage international est dominé par des groupes géants qui se sont souvent diversifiés dans une activité multimédias.

 

Avant sa retentissante déconfiture, le groupe britannique Maxwell possédait, en plus des éditions Pergamon, des intérêts diversifiés dans la presse (Daily Mirror, The European), la télévision et l'imprimerie, après avoir mis la main sur le prestigieux éditeur américain Macmillan (4).

 

Le groupe allemand Bertelsmann, géant mondial de l'édition, possède des intérêts dans la presse (Prima), les clubs de livres (France Loisirs), I'imprimerie, la distribution et les médias électroniques (5)

 

En France, si le Groupe de la Cité s'est prudemment tenu à l'écart des sirènes audiovisuelles, le groupe Hachette, lui, a été séduit mais a dû rapidement abandonner toute ambition dans la télévision pour le moment, suite à son lourd échec dans la gestion de la Cinq qui a provoqué chez lui un endettement considérable. Il conserve néanmoins une presse puissante (Elle, Télé 7 jours) et a gardé avec Hachette Première des intérêts dans la production cinématographique.

 

On voit donc que l'Europe n'a généralement pas connu le succès dans la diversification audiovisuelle. Seuls les géants américains Time-Warner et Paramount-Simon & Schuster ont réussi à créer de vastes ensembles où édition, presse, télévision et cinéma ont leur part.

 

Face aux autres grands groupes européens, tels que l'Allemand Bertelsmann, I'ltalien Mondadori, I'Anglo-Hollandais Elsevier-Reed, la France aligne deux poids lourds, Hachette et le Groupe de la Cité. Le premier est davantage tourné vers l'international et l'activité multimédias, le second a joué la carte de la prudence en se concentrant sur les activités plus traditionnelles de la presse et de l'édition. Chacun regroupe toute une nébuleuse de maisons d'édition.

 

Pour Hachette, c'est, entre autres, Grasset, Fayard, Stock, le Livre de Poche, le Masque, et le très important secteur scolaire. Pour le Groupe de la Cité, c'est Larousse, Nathan, les Presses de la Cité, Plon, Julliard, la Librairie académique Perrin, Presses Pocket, 10/18 et, depuis peu, les éditions Robert Laffont.

 

A eux deux, ces deux groupes représentent plus des deux tiers de l'édition française. A côté d'eux, un troisième groupe monte en puissance, c'est le Groupe Masson. Bâti autour de l'édition médicale, il a acquis l'éditeur scolaire et universitaire Armand Colin et l'éditeur littéraire Belfond.

 

Face à ces puissants ensembles, I'édition française conserve encore des maisons familiales de grande notoriété, au premier rang desquelles on trouve Gallimard et Flammarion. Les conflits au sein de la famille Gallimard ont mis un moment en péril l'indépendance de la maison et ont fait apparaître la fragilité de ce type d'entreprises. L'édition du livre reste, en effet, une activité essentiellement artisanale et n'est certainement pas l'un des secteurs de l'économie où la rentabilité est importante. De ce fait, pour des maisons de taille moyenne ou restreinte, un fléchissement durable des ventes peut rapidement devenir fatal en provoquant des problèmes de trésorerie insurmontables, qui entraînent soit la disparition, soit l'intégration dans un groupe plus puissant.

 

Dans ce contexte éminemment fluctuant, quelles perspectives peut-on voir se dessiner pour l'édition européenne, fragilisée par la crise, face à la puissance des éditeurs américains ?  

 

Il y a, tout d'abord, les possibilités de projets communs entre éditeurs du Vieux Continent. Ces projets n'ont pas attendu la construction européenne pour se concrétiser. Depuis des années, les éditeurs collaborent entre eux sur le plan international afin de créer des projets communs. C'est surtout le cas pour le livre illustré, qu'il soit ouvrage pour la jeunesse ou livre d'art. Les investissements dans ce domaine sont si lourds qu'il est souvent nécessaire de s'associer pour partager les coûts de conception, les droits - parfois très importants - de reproduction des oeuvres d'art et les frais d'impression. Ainsi Hachette a-t-il eu une collaboration fructueuse avec l'ltalien Mondadori, Flammarion avec l'Anglais Thames & Hudson, Herscher avec l'Allemand Wasmuth. Un projet très ambitieux de collection sur "L'histoire de l'Europe" est actuellement à l'étude entre l'Italien Laterza, le Français Le Seuil, I'AIlemand Beck, le Britannique Blake et l'Espagnol Critica. La publication simultanée de ces livres dans cinq pays suscitera, on l'espère, un véritable échange européen.

 

Ajoutons enfin que l'Europe de l'Est, avec ses besoins immenses, devrait, à l'avenir, permettre à l'édition européenne de s'exprimer dans le cadre d'une collaboration dont les deux parties pourraient largement bénéficier. Les éditeurs européens, et particulièrement les Allemands et les Britanniques, sont déjà présents sur ces marchés. Les Français, tels Hachette et Flammarion, ne sont pas en reste dans ce domaine et ont déjà joué la carte de la Russie.

 

L'édition européenne a déjà connu bien des tempêtes, que ce soit la crise de 1929 ou les deux guerres mondiales. Elle est, jusqu'ici, toujours arrivée à les surmonter avec éclat. Gageons qu'elle saura mobiliser ses ressources pour relever ce nouveau défi.

18 décembre 1992

 

(1) Syndicat national de l'édition, Statistiques 1991

(2) Syndicat national de l'édition, L'édition 1990-1991

(3) "L'édition en Europe", Le Monde, 23 mars 1992

(4) "Lost key to an Empire", Time, 18 novembre 1991

(6) Guillou et Maruani, La stratégie des grands groupes d'édition , Le Cercle de la Librairie, Paris, 1991.

 


Le plurilinguisme pour l'Europe

Table ronde

 

Le 29 mars 1993, table ronde organisée par la revue Europe plurilingues, sous la présidence de Bernard Cassen, qui réunissait des participants de diverses nationalités (linguistes, traducteurs, responsables institutionnels...) et des enseignants de l'Université.

 

Compte-rendu du débat* :

Le paysage linguistique européen en l'an 2000

 

Avant que ne débute la table ronde organisée le 29 mars 1993 à Paris-8, je me demandais à quoi pouvait bien mener un débat sur le paysage linguistique européen de l'an 2000. Bernard Cassen, qui présidait le débat, redéfinissait clairement les thèmes de réflexion : quelle(s) langue(s) pour l'Europe de demain? Quel rôle pour l'université?

Or, à défaut d'obtenir des réponses - en existe-t-il vraiment d'ailleurs - force est de constater combien un tel débat peut déchaîner les passions.

Tout débat sur le paysage linguistique européen ne peut ignorer l'épineux problème des langues au sein de la CEE. En effet, les neuf langues officielles posent de nombreux problèmes de traduction et entraînent des frais très élevés. Inutile de préciser alors qu'en cas d'élargissement des choix seront nécessaires. Il faudra réduire le nombre de langues officielles, mais comment effectuer un tel choix sans provoquer de crise ?

Certains préconisent, en réponse, l'adoption par l'Europe de l'anglais comme langue commune, en s'appuyant sur le fait que la langue de Shakespeare est aujourd'hui "celle qui gagne de l'argent". Qu'adviendrait-il, en pareil cas, de l'égalité officielle des langues, reconnue par la CEE ? L'hégémonie de l'anglais a certainement permis son introduction dans la vie courante, un anglais d'ailleurs déformé à l'usage et vidé de tout son contenu culturel. Son utilisation exacerbée le réduit à un simple outil de communication, qui n'aide pas toujours à mieux se comprendre entre Européens. L'anglais court-circuite même les échanges dans une Europe où l'on dénombre vingt-deux langues vernaculaires dans cent dix-sept régions. On prône l'utilisation de l'anglais alors qu'au quotidien les langues régionales et minoritaires souhaitent se réaffirmer et constituent une véritable "bombe à retardement" (1). La généralisation du plurilinguisme, évoquée lors de cette table ronde, apparaît, somme toute, comme la solution la meilleure.

L'université devient alors un des piliers principaux d'une telle démarche : elle se doit de favoriser l'apprentissage des langues. Un problème se pose cependant : comment y parvenir ? Jusqu'ici ces tentatives se sont toutes plus ou moins soldées par des échecs. En fait, puisqu'il est impossible de forcer quelqu'un à apprendre une langue, chacun devrait pouvoir aborder un idiome en fonction de ses centres d'intérêt personnels ; qu'un étudiant en histoire, par exemple, fasse de l'histoire en anglais Or de tels enseignements semblent n'intéresser que quelques "marginaux", la plupart des professeurs préférant se borner à enseigner la langue d'une manière plus classique (grammaire, phonétique, vocabulaire). Il faudrait, en fait, parvenir à développer l'envie de communiquer et de traduire, ce qui n'est pas une chose acquise.

C'est après de telles considérations qu'une traductrice belge qui participait à la table ronde constata que le débat en cours était typiquement français et n'avait pas lieu d'être puisque, selon ses dires, ces questions de plurilinguisme sont totalement dépassées dans d'autres pays de la Communauté, comme la Belgique ou les Pays Bas

Suite à cette intervention, l'assistance se scinda en deux. Bien sûr, il s'agissait d'un débat français, mais puisque le problème se pose effectivement en France, pourquoi n'en parlerait-on pas ? C'était faire preuve d'intolérance. L'Europe est formée de douze pays présentant chacun ses spécificités. Ce serait alors la réduire que de vouloir prétendre traiter chaque question de façon identique d'un pays à l'autre.

A partir de là, le débat devint houleux : d'un côté comme de l'autre, les intervenants ne s'écoutaient plus, et toute discussion s'avéra impossible. Preuve m'était ainsi donnée que la question linguistique ne peut laisser indifférent et donne lieu à des débats passionnants et passionnés.

(1) Lire Bernard CASSEN, "Le casse-tête des langues", Le Monde diplomatique, février 1993.

*Sophie Gauduchon
étudiante de MST Études européennes

© Eurofil n° 5, avril 1993

 


L'Europe des parrains *

La gangrène du crime organisé

Barbara Cugusi**

 

 

A l'heure où les autorités italiennes commencent véritablement à réagir contre l'implication de la Mafia dans les milieux politiques, en procédant à de nombreuses arrestations, Fabrizio Calvi va plus loin en nous informant que le fléau Cosa Nostra n'est plus un phénomène typiquement italien, mais qu'il s'est déjà étendu depuis longtemps aux autres pays européens, au point de sévir au sein des institutions communautaires.

C'est probablement au cours du tumulte engendré par les guerres d'indépendance qu'est née la Mafia sur une île frappée d'une grande pauvreté : la Sicile.

La Mafia sicilienne, qui se prénommait Cosa Nostra, s'est ensuite étendue au reste du Mezzogiorno, qu'elle partageait avec ses nouvelles petites soeurs : la Camorra napolitaine, la Ndranghetta calabraise et la Sacra Corona Unita pouilleuse. Mais nous sommes bien loin du temps où les clans siciliens s'affrontaient pour prendre le contrôle des réseaux de contrebande. Depuis le début des années 70, en effet, les activités de la Mafia se sont diversifiées et internationalisées. Les "hommes d'honneur" sont devenus de véritables hommes d'affaires puisque, d'une part, le trafic d'armes et de drogue a depuis longtemps supplanté celui des cigarettes américaines - sans compter le développement de réelles industries du kidnapping, du racket, des casinos et autres escroqueries - et, d'autre part, la Mafia a organisé une véritable division internationale du travail au niveau européen.

 

 

Milan, plaque tournante

 

Le crime organisé a commencé son ascension par le Nord de l'Italie, et, fatalement, Milan est devenue la plaque tournante du trafic de drogue (héroïne et cocaïne notamment). Ensuite, il s'est attaqué à la Suisse, où certains banquiers sont devenus des spécialistes du blanchiment de l'argent sale, sans compter le nombre de casinos rachetés par la Mafia et qui permettaient également de recycler cet argent. Pendant ce même temps, le crime organisé s'est implanté en France, et notamment sur la côte d'Azur où le trafic de stupéfiants ("French connection") et la spéculation immo-bilière lui ont permis la réalisation d'importants profits sur la côte d'Azur. Quant à l'Espagne, son statut est particulier puisqu'elle est devenue le "porte-avions" du trafic des stupéfiants. Ce "privilège" s'explique par divers facteurs. D'abord, l'Espagne, de par sa position géographique, constitue un pont entre l'Afrique et l'Europe. Ensuite, la législation espagnole est particulièrement favorable envers les drogués et dealers et leurs partenaires sud-américains, les narco-trafiquants, peuvent facilement s'insérer dans la société espagnole puisqu'ils parlent espagnol. Enfin, le décollage économique de l'Espagne et son côté méditer-ranéen conviennent parfaitement aux affaires mafieuses. Contrairement aux apparences, le Nord de l'Europe est également touché puisque l'Allemagne connaît de nombreux trafics illicites (drogue, armes, cigarettes, faux dollars, automobiles), ainsi que des rackets et assassinats, tandis que la Belgique est victime du trafic des travailleurs au noir (les "négriers de l'emploi") et que le Royaume-Uni s'est spécialisé dans le trafic de drogue et d'armes (à mettre en relation avec l'IRA).

En consultant les diverses enquêtes réalisées par les services secrets en Europe et en interrogeant les juges, la police et les "repentis", l'auteur s'est rendu compte que le crime organisé avait réussi à s'implanter dans ces pays grâce aux communautés d'immigrés italiens et que, face à l'ignorance et à l'inertie des autorités, la Mafia avait pu exercer ses activités en toute tranquillité, et cela en corrompant hommes politiques, magistrats et policiers.

Actuellement, la Mafia connaît des revers face à l'action conjuguée des repentis, qui osent briser la loi du silence au péril de leur vie et de celle de leurs proches, et d'une certaine catégorie de fonctionnaires, juges et policiers, qui n'hésitent plus à combattre la Mafia. Ce livre est avant tout un hommage que Calvi rend à ces derniers qui, comme le général Dalla Chiesa, ou le juge Falcone, en voulant mettre fin à la corruption et éliminer la Mafia, ont payé de leur vie.

 

 

Des mafieux à Strasbourg

 

Curieusement, les eurocrates reconnaissent l'existence de la Mafia en Italie, mais pas son implantation à Strasbourg. Ainsi, les subventions octroyées par la CEE aux pays membres seraient-elles aussi devenues une source d'enrichissement pour la Mafia. C'est Margaret Thatcher qui, la première, a tiré la sonnette d'alarme en février 1989, en déclarant que la Mafia détournait chaque année six milliards de livres sterling grâce, notamment, au système des fausses factures. De plus, l'infiltration de la Mafia dans les institutions communautaires s'est confirmée lors de l'assassinat, le 13 mars 1992, du député européen Salva Lima, qui avait de nombreux amis parmi les bons Siciliens et qui ne se cachait pas d'avoir eu un passé "chargé" en matière de clientélisme politique et de corruption.

L'Europe des parrains se lit comme un vrai roman. Pourtant, dans ce cas précis, la réalité dépasse la fiction. Fabrizio Calvi, journaliste célèbre pour ses enquêtes sur la Mafia, démonte avec brio les rouages de la criminalité organisée et nous montre qu'il ne faut en aucun cas sous- estimer son pouvoir en Italie comme dans le reste du monde. Surtout si l'on considère que, depuis la chute du communisme, les pays de l'Est et de l'ex-URSS sont devenus des cibles de choix pour la Mafia, dans la mesure où aucune institution ni aucune structure n'y encadre l'économie.


Impressions brêmoises

Cécile Leclercq*

janvier 1993

 

Passer de la Saxe - province de l'ancienne Allemagne de l'Est, qui est certainement l'une des plus belles d'Allemagne orientale - au Nord de l'Allemagne, de Dresde à Brême, a été pour moi un choc. Pourtant, je connaissais relativement bien la RFA. La transition Est-Ouest est encore saisissante, même après bientôt trois années d'union.

 

L'atmosphère à Brême est tout autre. Ici, tout est apparence de confort, de bien-être, de richesse. Tant de lumière ! Tant de couleurs ! Tant de propreté !

 

Brême et sa gare aux briques roses. Brême et sa statue de Roland, symbole. Brême et son quartier cosmopolite et bigarré, où se côtoient cafés, épiceries et petits restaurants bon marché italiens, grecs et turcs, où une partie de la population désuvrée traîne son ennui, sa misère, où la nuit règnent drogue et prostitution. Brême et ses belles villas cossues au style tellement caractéristique. Enfin, Brême et son campus universitaire où, nous, étudiants et étudiantes ERASMUS, allions suivre les cours du semestre d'hiver.

 

"Aller Anfang ist schwer". Il n'y a que le premier pas qui coûte ! Comme cette formule s'applique bien ici ! Persévérer, garder courage et laisser faire le temps. Si l'on veut lier connaissance, entrer en relation avec des étudiants allemands, s'introduire dans un groupe, se faire quelques amis, il faut faire preuve de patience, de force morale, avoir une bonne dose de philosophie, car bien souvent les débuts ne sont pas gais, la déception vous accable et parfois le renoncement vous guette.

 

Étudiants du programme ERASMUS, nous avons constaté que les étudiants de Brême étaient assez froids, indifférents ou hésitants, se demandant peut-être à quelle planète le ou les intrus appartenaient.

 

Rien ne se produira si l'on ne fait pas "le premier pas", si l'on ne surmonte pas son appréhension. "Aller vers l'Autre" - coûte que coûte - telle est la devise de l'étudiant ERASMUS, ou telle devrait-elle être. Il est, en fait, beaucoup plus aisé de lier connaissance avec des étudiants d'autres nationalités en quête de contacts. Les miens furent d'ailleurs d'abord polonais, slovaque, italien, britannique.

 

La première semaine, consacrée à tous les participants des échanges ERASMUS, a pour but de nous faire découvrir brièvement la ville, l'université, et de nous rencontrer pour former corps et affronter, la semaine suivante, une jungle à première vue hostile. De même sont organisées, au cours du semestre, des rencontres, des sorties "Erasmus", où nous pouvons nous retrouver - nous les étudiants étrangers. Intentions très louables mais qui ne favorisent pas une intrégration rapide. Il me semble qu'au contraire le fossé étudiants allemands/étudiants étrangers se creuse ainsi toujours un peu plus.

 

Finalement au bout de quelques mois de mise à l'épreuve, d'observation mutuelle, de moments de doute, l'espoir renaît, des signes avant-coureurs apparaissent. L'habitude de nous voir, la curiosité, entraînent ce changement.

 

L'on se dit alors que tout n'est pas perdu, que l'esprit européen existe, que l'Europe se réalisera... lentement, après avoir surmonté, elle aussi, sa période d'adaptation, d'observation.

 

Il semble toutefois que l'esprit européen, chez certains Allemands, soit bien enfoui. Parmi les étudiants que j'ai cotoyés pendant mes cours, bien peu s'enthousiasmaient pour une Europe unie. Lors de discussions pendant les séminaires économiques, j'ai remarqué que seule l'Allemagne et sa santé économique comptaient à leurs yeux. De plus, ils se basent sans cesse sur l'expérience antérieure de leur pays pour faire ensuite des rapprochements, des comparaisons Allemagne/Europe. Qu'ont-ils besoin de onze pays "à leurs basques" si, déjà, ils traînent comme un boulet leur soeur jumelle.

 

On dit la France peu européenne, chauvine, mais l'on pourrait parler de cette insolente certitude, de cette condescendance vis à-vis des autres pays - un terme souvent utilisé mais exact - de cette riche Allemagne en grandes difficultés actuellement. On prend alors conscience des difficultés encore plus grandes que rencontrent les étrangers, les émigrés, ces indésirables travaillant dans ce pays.

 

Malgré tout cela, après avoir franchi tous les obstacles et s'être armé de patience, qu'il est agréable de se sentir enfin reconnu et accepté ! Mais attention ! Que l'on prenne garde justement de ne pas oublier la raison de notre présence car l'on pourrait aisément se laisser bercer par la vie allemande, la vie estudiantine. La mentalité de l'étudiant allemand est totalement opposée à celle de l'étudiant français : pour lui, le fossé entre l'étudiant et le professeur n'existe pas. Le professeur représente plutôt un guide, un conseiller qu'il tutoie d'ailleurs ; de même, il n'est pas rare de voir une étudiante en train de tricoter tout en écoutant attentivement le cours ou de faire son exposé à côté d'un nourrisson qu'une mère a amené.

 

Un tout autre esprit règne à l'intérieur du campus. Pour certains étudiants, l'université semble être une seconde maison : on y déjeune, on y discute autour d'une table à l'heure du café ; l'esprit écologique est très présent : photocopies en papier recyclé, gobelets en plastique bannis ; de plus, depuis quelques années, les étudiants sont encouragés - de manière très persuasive - à apporter leur tasse pour boire leur café ou leur thé, les prix étant plus élevés si l'on persiste à vouloir utiliser un gobelet en papier. Des aires de repos pour fumeurs et non-fumeurs sont aménagées. A l'intérieur pas plus qu'à l'extérieur du campus, on ne voit traîner de papiers ou de détritus.

 

Dans cet environnement assez agréable et reposant, les étudiants ne semblent pas stressés. D'ailleurs comment le seraient-ils ? Les étudiants en maîtrise n'ont que trois travaux à préparer pour la fin de l'année... Ici l'on oublie donc vite la pression, le stress des études en France, puis l'on oublie le rythme trépidant de la vie parisienne, la cohue, la saleté, la poussière noire et collante des stations de métro et de la banlieue.

 

Ici l'on se sent loin de la France et des querelles politiciennes, la presse allemande s'intéressant très peu aux événements qui surviennent en France, se préoccupant bien davantage des problèmes proprement allemands.

"Là, tout n'est qu'ordre et beauté

Luxe, calme et volupté !"

Ou ne serait-ce qu'une apparence ?